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Christophe Pascal, vous êtes depuis cinq ans à la tête du restaurant Au bout des doigts, que vous avez créé à Lille. Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots en quoi consiste votre projet?
L'idée à l'origine de ce projet était de proposer un produit qui soit très orienté clients, avec une image forte. C'est pour cette raison que l'on a supprimé l'assiette et le menu, ce qui laisse une grande ouverture à la créativité: vous choisissez simplement un thème, poisson ou viande, et une quantité de verrines.
Ce concept présente par ailleurs des avantages logistiques certains: étant issu de la grande distribution, je voulais monter un concept économiquement viable, tout en offrant à ma clientèle un bon rapport qualité-prix. C'est un concept qui a beaucoup de succès, le soir en particulier.
Comment vous est venue l'idée de créer une entreprise de ce type?
Avant de créer Au bout des doigts, j'avais eu l'occasion d'observer à plusieurs reprises, lors de séminaires par exemple, que les gens n'avaient aucun problème à manger debout, avec les doigts, dans les cocktails dinatoires. Et, finalement, le fait de faire quasiment la même chose assis, cela a rapidement eu un succès au-delà de toute attente: j'ai d'ailleurs été invité à présenter mon concept dans plusieurs émissions télévisées, suis extrêmement sollicité, et ai encore au minimum un article dans la presse tous les mois. Alors qu'en réalité, l'idée m'était apparue très simplement.
Dans quelles circonstances avez-vous pris la décision de mettre en œuvre votre projet?
J'étais cadre chez Norauto, en informatique et consultant interne, lorsque l'entreprise a connu un plan social. J'en avais assez de ces fonctions, mais je pense que si je n'avais pas été licencié, je ne serais pas parti. J'avais 45 ans, disons que c'est arrivé au bon moment. Parce que, et c'est un avantage certain, à l'époque on bénéficiait de 30 mois de chômage, plus les primes de licenciement; j'avais donc à la fois du temps et de l'argent, ce qui est vraiment important. J'ai d'abord entamé une carrière de consultant externe, mais c'était en janvier 2002, le secteur était en difficulté, et ça n'a pas marché. Or j'avais en tête cette idée de créer un restaurant depuis longtemps, et je croyais réellement à ses chances de réussite compte-tenu de l'originalité du concept.
Quels étaient, au démarrage, vos atouts permettant d'assurer la réussite de votre projet?
J'étais consultant et chef de projet: à chaque fois que j'ai dû monter des projets à Norauto, c'était quelque chose de neuf pour l'entreprise, et de complètement neuf pour moi aussi, donc finalement, faire un restaurant, ce n'était jamais qu'un projet de plus. J'avais déjà l'expérience de la création de nouveaux projets. Je pense qu'il s'agissait là de mon meilleur atout.
40% des restaurants ferment la première année, le mien aurait parfaitement pu en faire partie. Mais je me disais que j'allais y arriver. Je n'ai jamais trop douté de moi, même si avec le recul je pense que j'ai tout de même eu un peu de chance. Aujourd'hui on a passé le cap des 5 ans, ce qui signifie, pour un restaurant, que l'on est vraiment sorti de la phase de création.
Avez-vous, à vos débuts ou même encore aujourd'hui, bénéficié d'un accompagnement spécifique?
Au niveau structurel, j'avais été Président de fond commun de placement de Norauto. J'avais donc fréquenté les actionnaires de l'équipe Mulliez, et je me suis dit que j'allais essayer de faire la même chose à mon échelle. Je ne suis donc pas majoritaire ici: il s'agit d'un fonctionnement encore très rare en matière de création d'entreprise, parce qu'en général, on monte son entreprise seul. Mais de mon point de vue, le tour de table est quelque chose de vraiment très important, de même que le fait que les actionnaires ne soient pas du tout participants au quotidien, ce qui aurait pu être source de tensions.
Notre société est une SARL, détenue par cinq actionnaires. Cette forme d'organisation permet au créateur d'entreprise d'appréhender plus facilement des choses lourdes à porter, que l'on ignore lorsque l'on n'a jamais été chef d'entreprise, comme un licenciement, où en cas de besoins financiers. Dans le tour de table, je pense qu'un avocat, un comptable, un industriel, un membre de la famille, cela peut-être bien, une bonne amitié entre tout le monde est également indispensable, il ne faut pas avoir peur de solliciter les gens sur ce qu'ils savent faire.
Les actionnaires se sont beaucoup investis à la création, et je peux les appeler n'importe quand pour leur demander conseil. Mais je les vois rarement, il ne me demandent pas de comptes.
Par ailleurs, Lille Métropole Initiatives m'a également permis de pénétrer le circuit relationnel grâce auquel j'ai pu obtenir le soutien des banques.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées depuis la création d'Au bout des doigts?
J'ai particulièrement rencontré beaucoup de difficultés avec les banques, parce que j'ai un côté très créatif, je ne passe pas bien auprès des banques. Je n'aurais jamais dû aller les voir en fait; j'aurais dû envoyer mon expert comptable. Pour ça j'ai vraiment eu du mal. Et si ça a fini par marcher, c'est parce que j'ai été accompagné par la Chambre de commerce (Club LMI). C'était peut-être la plus grande difficulté que j'ai rencontrée: il me fallait tout de même rassembler 600 000 euros.
D'après vous, quelles sont les compétences les plus difficiles et/ou les plus importantes à acquérir lorsque l'on est comme vous à la tête d'une entreprise?
Je pense réellement que tous les profils peuvent réussir: à mon avis mes collègues pensaient que j'allais me planter, en raison de mon côté créatif. J'ai toujours aimé monter des projets, mais je sais que je ne suis pas fait pour l'exploitation; après une première année difficile j'ai donc recruté un chef d'exploitation qui fait cela bien mieux que moi.
De plus, je pense qu'il faut être hyper motivé: personnellement, j'étais entre la motivation et la contrainte. Il faut quand même voir que la principale difficulté lorsque l'on est cadre, c'est le risque que l'on prend de ne pas retrouver une situation aussi confortable. Le salaire moyen d'un chef d'entreprise s'élève aujourd'hui à 4000 euros, ce qui est inférieur au salaire moyen des cadres. Donc statistiquement, on est sûr d'être perdant de ce point de vue là. C'est ça la difficulté principale, il faut vraiment en avoir envie. A cette seule condition, il y a des profils de chefs d'entreprises qui n'ont vraiment rien a voir entre eux et qui réussissent tout autant. Il n'y a pas de règle. L'important est de connaitre ses points forts, et, surtout, de savoir déléguer. Même si ce n'est pas évident au début, je me suis rendu compte que moins j'en faisais mieux ça marchait.
Avez-vous le sentiment d'avoir atteint vos objectifs ? Envisagez-vous encore certaines évolutions pour l'avenir?
Oui, à peu près. J'aurais aimé un peu plus de chiffre d'affaires, et j'ai un peu de retard sur certains aspects, mais à peu près.
Aujourd'hui nous avons les moyens financiers d'ouvrir un deuxième restaurant, je commence à être assez bien structuré pour cela, nous sommes mûrs à présent. Mais pour l'instant j'ai un autre projet en cours, dont l'aboutissement déterminera l'ouverture du 2ème restaurant. Pour ça je ne me donne plus de contrainte en terme de délai.
Pour terminer, auriez-vous un conseil à donner aux personnes qui sont, à leur tour, sur le point de créer leur propre entreprise?
Je pense qu'il faut avant tout prendre le temps d'écrire son projet, ses facteurs de succès et de risque. Il faut être objectif et savoir se dire: si je n'arrive pas à faire ça, je vais me planter. Il faut écrire la manière dont on s'imagine son projet, même si cette vision est susceptible d'évoluer. Il faut aussi faire attention à pas être trop la tête dans le guidon. Il faut disposer de beaucoup de temps, et au début ce n'est pas évident C'est quelque chose à quoi on ne pense pas, pourtant ce n'est pas parce que l'on n'est pas là que ça ne marche pas. Il faut arriver à trouver un équilibre qui permette de libérer son temps de l'exploitation quotidienne pour travailler aux perspectives et à la croissance de l'entreprise.
M. Pascal, merci beaucoup d'avoir partagé avec nous votre vision de la création d'entreprise, nous vous souhaitons encore beaucoup de succès avec Au bout des doigts pour les années à venir.