Bienvenue, identifiez-vous
Madame Richard, vous êtes à la tête de l'association roubaisienne Un pavé dans la Mode, fondée en 2008. Pourriez-vous pour commencer par nous expliquer en quoi consiste cette structure ?
L'idée à l'origine du projet était de valoriser tous les savoirs-faire, d'abord du Pas-de-Calais, puis à terme de toute la France. Il y a dans la région des artisans et des industriels qui ont des savoirs-faire très spécifiques, dont ils ont hérité et qu'ils font évoluer. L'idée était donc de proposer à des créateurs de mode, qui soient du Nord ou d'ailleurs, d'interpréter ces savoirs-faire, de pouvoir mettre en avant tout ce que la France sait faire d'intéressant et de sympathique. Nous avons donc débuté il y a deux ans, avec l'aide du Conseil Régional et de l'Union des Industries Textiles du Nord et avec un partenariat avec La Redoute, qui nous permet d'avoir une grande visibilité sur internet à travers un « shop in the shop ». Tous les produits que l'on propose dans cette boutique sont donc fabriqués dans le Nord-Pas-de-Calais. L'idée serait, lorsque nous serons arrivés à maturité, de nous renouveler le plus souvent possible, c'est-à-dire de lancer des petites séries, voire parfois des pièces uniques comme ça nous arrive déjà, et de passer à un autre produit lorsque celui-ci est écoulé. Ce renouvellement s'effectuerait vraiment au rythme d'internet, à la semaine, au mois, plus régulièrement en tout cas que si nous étions par exemple dans la version papier du catalogue de La Redoute. Pour l'instant nous proposons en permanence une quinzaine de créateurs et une soixantaine de produits en ligne. L'intérêt pour les créateurs de passer par nous, c'est avant tout une visibilité nationale, voire internationale, puisque nous sommes déjà vendus dans tous les pays francophones, et bientôt en Suède.
Est-ce que ce concept fort de mise en valeur de patrimoines locaux a un impact réel sur le choix de vos clients pour vos créations ?
En réalité, le premier déclencheur, c'est la mode. Mais nous avons interrogé nos clientes, et elles nous disent que si elles reviennent, c'est clairement parce que c'est fait dans le Nord-Pas de Calais. Bien sûr le produit est plus cher qu'un produit lambda : il ne vient pas de Chine, il a été fait par de la main-d'œuvre locale, donc si les gens passent à l'acte d'achat, c'est aussi parce que derrière il y a cette motivation. Au-delà de la mode, qui est bien sûr la première motivation, le fait d'acheter un produit français est un argument auquel tous les clients sont extrêmement attentifs.
Comment vous est venue l'idée de créer cette association ?
J’ai travaillé à La Redoute pendant 20 ans : j'ai d'abord été chef de produits, j'achetais des collections femme, puis j'ai été au service de presse. Lorsque je suis arrivée dans le Nord j'ai découvert beaucoup de gens qui savaient faire des choses incroyables avec les textiles. Je suis tombée amoureuse de la région, et je me suis dit que j'aimerais allier mon savoir-faire de mode et la région, que je trouve très intéressante et pourtant méconnue. C'est une région qui a un fort passé industriel, qui l'est toujours, et qui justement compte beaucoup d'entreprises avec un savoir-faire ancien : passementerie, fausse fourrure, dentelle,…
Avez-vous monté cette association seule ?
Nous sommes 2 personnes à l'origine du projet. Moi, ma spécificité c'était le produit et ma connaissance du web, puisque je venais de La Redoute, et tout ce qui était créations et créateurs. Et je me suis associée avec Vincent Blanquart, qui lui maitrise l'aspect subventions, puisque nous sommes aidés par le Conseil Régional, et toute la partie finances. Vincent est par ailleurs ingénieur textiles, il a donc également une bonne connaissance des industriels locaux.
Dans quelles circonstances avez-vous pris la décision de lancer votre association ?
C'est vraiment une histoire de rencontres et d'opportunités, une idée qui germe puis qu'on travaille. Et puis le Conseil Régional qui dit « je suis prêt à vous aider », La Redoute qui accepte de nous aider en nous mettant en ligne sur son site,… c'est en fait la conjonction d'une idée et d'appuis qui sont prêts à partir avec nous. C'est vrai que c'est un pas à franchir, mais après une longue carrière c'est tout à fait intéressant. J'étais arrivée à maturité professionnelle, et les circonstances favorables se sont présentées. Dans la création d'entreprise tout n'est pas pensé de A à Z, il y a aussi des opportunités qui se créaient, vous vous embarquez sans avoir forcément tout réfléchi. Il y a toujours une part d'aléatoire, de risques, mais les choses se font malgré tout.
Quels étaient les atouts qui vous permettaient d'être confiante dans votre démarche ?
J'avais, d'abord, une bonne connaissance du métier de la mode et d'internet, de par mon expérience professionnelle, et un réseau professionnel qui était déjà très établi. Et en m'associant avec Vincent Blanquart j'avais aussi les compétences qui ne sont pas du tout les miennes de finances et de recherche de subventions. Nous sommes complémentaires. Ce qui permet que cela fonctionne bien aujourd'hui, c’est que je suis vraiment sur l'activité opérationnelle, sur le terrain au quotidien, et lui sur l'activité gestion et recherche de subventions.
Avez-vous bénéficié d'un accompagnement spécifique au démarrage de votre activité ?
C'est vraiment la compétence de mon associé qui a permis que le projet voit le jour. Et puis nous avons aussi comme partenaires, chez qui nous sommes hébergés, l'Union des Industries Textiles du Nord, UIT Nord, qui est un syndicat professionnel de textiles, et notre Conseil d'administration, qui nous accompagne vraiment. C'est un conseil de « sages » auxquels nous soumettons nos idées, notre avancement. Il s'agit de professionnels qui nous apportent leur soutien, leurs compétences, et mettent leurs moyens à notre disposition. Régulièrement nous leur soumettons des projets, qui sont discutés et avalisés, ce qui est intéressant de mon point de vue puisque cela nous offre un miroir : l'une des principales difficultés du chef d'entreprise est d'être seul face à ses décisions, et avoir quelqu'un en face de vous pour vous donner des conseils est réellement très utile.
Avez-vous suivi une formation spécifique à la gestion d'entreprise ?
J'ai à l'origine une formation d'école de commerce, et je suis en train de suivre un MBA. Après la première année de création de cette association, j'ai ressenti le besoin de compléter ma formation sur la partie stratégie, gestion,… pour asseoir mes raisonnements et essayer d'être plus percutante. Au départ on a tellement à faire qu'on n'y pense pas trop, et puis un jour on se dit que ça serait bien d'approfondir un certain nombre de choses, que ça permettrait d'être plus efficace.
Avez-vous rencontré des difficultés particulières au moment du lancement de l'association ?
La difficulté majeure que j'ai rencontrée et que je rencontre toujours d'ailleurs, c'est un perpétuel besoin de financements. Nous sommes une association financée par des fonds publics, que l'on perçoit au bout d'un temps assez long, donc lorsqu'on les reçoit l'argent est déjà dépensé depuis longtemps. Il y a en général un délai d'un à deux ans entre le moment où les pouvoirs publics donnent leur accord et le versement des fonds. Ce qui est très compliqué c'est donc d'assurer nos besoins en fonds de roulement en trouvant des financements, et c'est un problème récurrent.
D'après vous, quelles sont les compétences les plus difficiles à acquérir dans le cadre d'une création d'entreprise ?
Je pense que le principal pour le chef d'entreprise c'est surtout de rester très connecté à son environnement et à son marché. Tout est stratégique, l'important est de savoir s'entourer des personnes qui viendront compléter ses propres défaillances. Une équipe qui fait partie de l'aventure est quelque chose de très important. Nous sommes actuellement une toute petite équipe, quatre personnes au total. Mes collaborateurs sont arrivés après la première année de création, et j'ai l'impression qu'ils agissent comme s'il s'agissait aussi de leur entreprise. Mais c'est quelque chose d'assez facile à faire : c'est très motivant d'être dans des petites entreprises qui démarrent, où vous pouvez prendre la place que vous voulez.
L'association telle qu'elle est aujourd'hui correspond-elle à votre projet initial ?
Ce que je peux dire, c'est que je suis en phase avec ce que je veux faire. Mais par rapport au business plan que l'on a créé, cela n'a plus rien à voir. Nous avons passé l'épreuve du feu, on sait ce que l'on vend et ce que l'on ne vend pas, on a des idées pour faire évoluer l'association que l'on n'avait pas il y a un an. En réalité vous apprenez en faisant, et aujourd'hui nous avons des idées de directions vers lesquelles aller qui ne sont pas du tout celles auxquelles nous pensions il y a un an. La planification c'est une chose, c'est important parce que cela donne une direction, mais après vous saisissez les opportunités, et puis vous devez piloter aussi en fonction de ce qui vous arrive. Si vous étiez persuadé qu'il fallait faire une chose pour que ça marche et que ce n'est pas le cas il faut savoir se montrer réactif et accepter de changer d'orientation.
Pour terminer, auriez-vous un conseil à donner aux personnes qui souhaiteraient comme vous se lancer dans la création d'entreprise ?
Je pense qu'il faut savoir se dire « je n'ai pas tout résolu », il y aura toujours des risques et on ne trouvera pas des réponses à tous ses questionnements. Les personnes qui veulent tout contrôler n'arriveront jamais à se lancer, parce que ce n'est pas contrôlable, parce qu'il y a toujours des imprévus, des circonstances que vous allez rencontrer qui vont orienter votre business différemment. Je pense qu'il y a une part d'imprévu qu’il faut accepter. Ce qu'il faut savoir faire, c'est gérer cet imprévu. De mon point de vue des gens qui seraient trop arrêtés sur des idées pourraient peut-être, au final, moins bien réussir. Il faut savoir adapter son projet à l'environnement. Mon conseil serait donc de savoir franchir le pas à un moment, et aussi de toujours rester très ouvert sur les autres, savoir cultiver son réseau, être en état de veille permanent.